Lecture analytique de L’Assommoir, Emile Zola, 1877

assommoir

« Au milieu de cette existence enragée par la misère »…. « qui se racornissent sur les cheminées ».

Emile Zola, dans L’Assommoir, met en scène la vie des ouvriers parisiens de la seconde moitié du XIXème siècle. C’est plus précisément l’itinéraire et la déchéance du personnage de Gervaise, personnage principal, qui sont contés. La chute du personnage est le symbole de la misère de toute une classe sociale.

En effet, « premier roman sur le peuple […] qui ait l’odeur du peuple », L’Assommoir dénonce avec âpreté la misère qui culmine dans cet extrait issu de l’explicit du roman. A grand renfort d’images puissantes, la description de la déchéance frappe par son réalisme et sa cruauté.

On peut se demander comment Zola arrive à proposer, par son écriture foisonnante, une peinture pathétique des faubourgs parisiens dans laquelle on peut percevoir une prise de position sociale forte.

Autres problématiques envisagées :

En quoi cet extrait traduit-il des valeurs humanistes ?
Quelle est la vision de l’humanité portée par ce texte ?
Comment à travers cet extrait Zola dépeint-t-il les maux de l’humanité vécus par Gervaise ?
Que dénonce l’auteur et comment s’y prend-il ?

I. Un cadre fidèle au réel / Le souci du détail suggestif

A. Point de vue

Gervaise est au cœur de cet extrait, c’est par son regard que la scène et les détails sont amenés. Il s’agit d’une focalisation interne. En témoigne notamment l’occurrence de « au milieu de » et « autour d’elle » dans la première phrase de l’extrait dont le sujet et le verbe principal sont « Gervaise souffrait ».

Le regard de Gervaise guide la progression. S’il s’attache d’abord à la vie de l’immeuble, c’est sur le père Bru que le texte va se resserrer, grâce à l’utilisation de la coordination « mais » qui souligne le mouvement du texte : « Mais la grande pitié de Gervaise était surtout le père Bru ».

De plus, l’extrait se présente comme un dialogue intérieur. En effet, la présence de nombreux emprunts à la langue populaire et la présence du discours indirect libre permettent de supposer qu’il s’agit des pensées de Gervaise : « elle plaignait toujours bien sincèrement les animaux ; et le père Bru, ce pauvre vieux, qu’on laissait crever, parce qu’il ne pouvait plus tenir un outil… »

Enfin, la présence récurrente de références aux sentiments éprouvés par Gervaise confirme le point de vue : « elle souffrait », « la grande pitié », « elle plaignait », « elle en gardait un poids sur le cœur ».

B. Description par les sens

La description du lieu misérable s’effectue par l’ouïe avant que de devenir une perception olfactive.

Ainsi ce sont avant tout les bruits de la misère qui sont décrits dans un immeuble, l’extrême pauvreté se mêle à la détresse humaine : « elle entendait râler », « silence de crevaison ». L’énumération « des larmes de femmes, des plaintes de mioches affamés, des familles qui se mangeaient » souligne la violence associée à cet extrême dénuement.

Le sens de l’odorat participe à l’évocation d’un lieu insalubre et suffocant : « où les moucherons eux-mêmes n’auraient pas pu vivre ».

C. Les personnages de la misère

Dans ce décor d’une extrême pauvreté, les habitants ont perdu jusqu’à leur identité. En effet, les habitants de l’immeuble ne sont désignés que par un pluriel indistinct « trois ou quatre ménages », « les voisins ». Cette idée est renforcée par l’utilisation du déterminant indéfini « des danses (…), des larmes de femmes, des plaintes de mioches… »

A côté de ces quelques silhouettes de femmes et d’enfants affamés, se détachent cependant les personnages de Gervaise et du père Bru. Gervaise apparaît compatissante, unique figure encore dotée d’humanité dans un univers qui n’a plus ce luxe. En effet, si les humains semblent engloutis par la misère, de nombreuses métonymies accentuent la cruauté d’un monde sans compassion. En effet, « les portes », « les murs », « le corridor » semblent menaçants là où les humains meurent de faim.

Transition :

Zola peint un tableau de la misère populaire en ayant recours au registre pathétique pour toucher le lecteur afin de l’amener à réagir.

II. Représentation pathétique de la misère au service d’une dénonciation politique et sociale

A. Volonté de choquer

Outre la promiscuité et la violence des relations, cette peinture de la misère met en lumière d’autres aspects avilissants : la maladie et la mort. En effet, dès la première ligne, la référence à la rage (« existence enragée »), au râle (« elle entendait râler autour d’elle »), le « silence de crevaison » et la référence aux « pouilleux » soulignent les conséquences terribles de la misère.

Toute la misère semble d’ailleurs concentrée dans le personnage du père Bru. Comparé à un animal (« comme une marmotte », « comme un chien »), sa condition est ramenée en deçà même de l’humaine condition car il est la figure de l’abandon total : « dont les équarisseurs ne voulaient même pas acheter la peau ni la graisse », « jusqu’à la mort qui l’oubliait ».

B. Satire sociale

Dans cet extrait, tout est mis en œuvre pour émouvoir le lecteur et l’amener à suivre l’auteur dans sa dénonciation de la misère.

Zola choisit un vieil ouvrier pour souligner combien la société se sert des hommes sans faire cas d’eux. La voix de Gervaise s’élève comme la conscience collective et est renforcée par la prose puissante et lyrique de Zola. En témoignent le rythme et la longueur de la dernière phrase de l’extrait, qui mêle participes passés et participes présents et qui se prolonge par une subordonnée : « abandonné de Dieu et des hommes, se nourrissant uniquement de lui-même, retournant à la taille d’un enfant, ratatiné et desséché à la manière des oranges qui se racornissent sur les cheminées ».

L’invitation à ne plus être indifférent à la misère sociale est évidente ici : à la cruauté d’un monde où « les murs sonn[ent] creux, comme des ventres vides », Zola oppose l’image bourgeoise de la société qui gaspille (« des oranges qui se racornissent sur les cheminées ») sans même s’en rendre compte.

Conclusion sur l’Assommoir

Grâce à une écriture du détail, Zola épouse les causes de la pauvreté. Par la description, il convainc son lecteur de l’horreur de la misère. L’argumentation fait le détour par une évocation romanesque mais ne perd rien de son efficacité. On peut ainsi rapprocher cet extrait de L’Assommoir d’autres textes qui mettent en scène l’insoutenable inégalité sociale du XIXème à grand renfort d’images frappantes puisant au cœur du registre pathétique, comme « Les Effarés », texte de Rimbaud composé en 1870 :

« Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s’allume
Leurs culs en rond

A genoux, cinq petits –misère ! –
Regardent le boulanger faire
Le lourd pain blond… »

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