Lecture analytique du chapitre 5 de Micromégas de Voltaire, 1752

micromegas

Voltaire écrit Micromégas en 1752, ce conte philosophique met en scène un gigantesque voyageur du nom de Micromégas (du grec micro (petit) et megas (grand)) qui découvre une humanité infiniment orgueilleuse bien que démesurément petite comparée à lui.

L’extrait du chapitre V relate le moment où le géant et les hommes rentrent en contact sans pour autant en avoir pleinement conscience étant donnée la trop grande différence de taille qui existe entre eux. Ainsi Voltaire donne-t-il sous la forme d’un conte plaisant une leçon de relativisme. Plus encore, par l’humour, il démontre que dans notre façon de voir le monde, qui s’appuie sur notre propre système de référence, les préjugés ne sont jamais très loin.

Ainsi, on peut se demander comment Voltaire propose, par le biais du conte philosophique, une réflexion sur la place de l’homme dans l’univers.

Autres problématiques envisageables

Au-delà du comique dû au changement d’échelle, comment Voltaire utilise-t-il le conte pour développer une réflexion philosophique ?
Qu’est-ce qui fait de cet extrait un texte appartenant à la philosophie des Lumières ?
En quoi cet extrait est-il un apologue ?
Comment Voltaire mêle-t-il l’humour et la critique dans cet extrait ?

I. Le plaisir du conte

A. La structure du récit

Pour faire entendre ses idées et faire réfléchir le lecteur, Voltaire manie adroitement le conte. Ici, la structure du texte met en valeur le message délivré. En effet, l’extrait peut être clairement découpé en quatre mouvements principaux : les premières lignes sont consacrées à Micromégas. A grand renfort de verbes conjugués au passé simple (« étendit », « saisit », « mit ») et de participes présents (« avançant », « retirant », « ouvrant », « serrant »), Voltaire insiste sur l’action délicate du géant comme en témoigne le doute exprimé : « doucement », « la crainte de se tromper », « fort adroitement », « de peur de ».

Suivent immédiatement les réactions et les pensées des humains mises en valeur par un très grand nombre de verbes conjugués, cette fois, au présent (« se mettent », « prennent », « jettent », « se précipitent », « prennent », « descendent »). L’emploi du présent permet de mettre en valeur l’urgence et le danger qui menacent les humains.

Le troisième mouvement du texte se focalise sur les sensations ressenties par le géant (« il sentit », « il jugea »). Il s’agit donc des conséquences de son action première.

Enfin, le dernier mouvement, introduit par le pronom personnel « je » marque le début des commentaires du narrateur. Le récit est ici interrompu pour laisser place aux réflexions et arguments du narrateur qui interpellent directement le lecteur, par des formules de politesse très marquées et par l’emploi de l’impératif : « je suis obligé de prier les importants de faire ici une petite remarque avec moi », « figurez-vous », « concevez, je vous prie ».

Ainsi, le découpage de l’extrait nous permet de mettre en évidence le fait que les deux géants (Micromégas et le nain de Saturne) et les humains, s’ils interagissent, évoluent cependant dans deux univers qu’ils pensent uniques : chacun vit sans soupçonner l’existence de l’autre.

B. La présence du conteur

La voix du conteur vient proposer une réflexion sur la rencontre des deux univers que représentent le géant Micromégas et les membres de l’expédition scientifique.

Tout d’abord, la voix du conteur passe par l’extrême politesse du propos (« je suis obligé de prier », « je vous prie ») qui est en réalité une façon, pour Voltaire, de railler quelque peu ses contemporains. Aux comportements comiques des minuscules humains dans le creux de la main du géant répond la dénomination que Voltaire choisit pour désigner ses contemporains: « je suis obligé de prier les importants ». Le terme « important » fait sourire. Dans le récit, on voit à quel point les hommes sont minuscules ; dans la réalité de la discussion philosophique, il faut être un flatteur obséquieux pour être entendu. Le comique est donc présent : les hommes sont minuscules mais ils se pensent importants.

La parole du narrateur se veut objective et scientifique. Ainsi, c’est à renfort de comparaisons et de calculs savants que l’infinie petitesse de l’homme est prouvée. Au-delà du récit de la rencontre entre Micromégas et les membres de l’expédition scientifique, Voltaire invite à réfléchir à la possibilité d’un univers où « une substance (…) pourrait tenir la Terre dans sa main ».

Transition

Aussi petits soient-ils, Micromégas perçoit les humains par le toucher. Plus tard dans le texte, il pourra les découvrir par la vue. C’est donc en scientifique qu’il observe et qu’il découvre. Ainsi en va-t-il de la démarche de Voltaire. Par son conte plaisant, il cherche à faire réfléchir le lecteur sur sa place dans l’univers.

II. Une leçon d’humilité et de relativisme

A. La vanité des hommes

Le conte Micromégas est l’occasion pour Voltaire de faire quelques clins d’œil à ses contemporains. En effet, dans l’extrait étudié, on note une allusion à Maupertuis, scientifique et philosophe qui, lors d’une expédition scientifique, séduit deux femmes originaires de Laponie : « les géomètres prennent (…) des filles laponnes ». On note également une référence à Frédéric II de Prusse, despote éclairé, à la cour duquel Voltaire séjourne un temps : « si quelque capitaine des grands grenadiers lit jamais cet ouvrage…». Les deux références sont clairement teintées d’humour car elles mettent en scène certains défauts humains sans relever pour autant de l’argumentation ad hominem.

La mise en scène des hommes sur le bateau si elle est avant tout humoristique n’en reste pas moins une démonstration des défauts humains. Ainsi, les marins sont décrits comme des ivrognes et les scientifiques comme des hommes ayant une passion excessive pour leurs certitudes et pour les femmes. En effet, lors de l’ « ouragan », les passagers sauvent avant tout le « vin », « leurs quarts de cercle, leurs secteurs, et des filles laponnes ».

Mais la vanité des hommes passent avant tout dans cet extrait du chapitre V de Micromégas par leur réaction agressive et immédiate. Le géant perçoit les membres de l’expédition au moment où ces derniers « enfonc(ent) » un pieux dans son doigt. Voltaire ironise sur le rapport de proportionnalité en insistant sur la conséquence quasi imperceptible sur le corps du géant : « chatouillait », « picotement », « ne soupçonna pas davantage » : aussi agressive que soit l’action des hommes, son effet est négligeable.

B. La juste place de l’homme dans l’univers

La réaction des humains à l’action du géant semble disproportionnée. Le changement d’échelle permet effectivement de montrer que le référentiel de l’un (déplacer avec une extrême délicatesse un minuscule « objet ») est, dans le référentiel de l’autre, l’équivalent d’un « ouragan ». Le rapport de proportionnalité permet donc de mettre en évidence la relativité de chaque position.

Enfin, Voltaire insiste dans ce passage sur la juste place de l’homme dans l’univers en mettant en avant son extrême petitesse : « un être aussi imperceptible que des hommes », « ne seront jamais que des infiniment petits ».

Conclusion

L’extrait du chapitre V de Micromégas est donc avant tout l’espace d’une leçon de relativisme. Voltaire avertit le lecteur par le conte et non sans humour : on perçoit ce qui nous entoure selon notre propre système de référence.

Ce texte propose également une satire de la société tout en utilisant le plaisir du conte et l’humour du décalage. Mais l’extrait comporte également des allusions à des sujets plus graves comme la vanité des guerres humaines (« ces batailles qui nous ont valu deux villages qu’il a fallu rendre ») qui seront largement développés plus loin dans l’œuvre, au chapitre VII, notamment.

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