Bac français 2015 série S/ES « Le Tigre bleu de l’Euphrate » Acte X, Laurent Gaudé

Tigre bleu de l'euphrate

Laurent Gaudé, primé par le Goncourt en 2002, avec son roman au souffle épique La mort du roi Tsangor, mêle au genre romanesque le ton tragique, puisé, semble-t-il, dans une tradition littéraire qui remonte aux tragédies antiques. Avec Le Tigre bleu de l’Euphrate, il signe une pièce de théâtre où se confondent l’épique et le lyrique, le tragique et la puissance dramaturgique de la parole d’un homme face à la mort.

Dans cet extrait, le conquérant du IVe siècle avant J-C, Alexandre le Grand, évoque sur le ton de la prière une dernière fois son existence de conquérant où s’entrecroisent élans vitaux, vanité humaine et regrets.

On peut alors se demander comment l’évocation de la mort du personnage permet une parole universelle sur l’expérience de celui qui se prépare à mourir.

I. La parole entre prière et lyrisme

A. Le lyrisme au service de l’émotion

→ Bien qu’il s’agisse d’un texte théâtral, cet extrait se rapproche de la poésie. Ecrite en vers libre, cette prière que l’homme, « je », adresse à son dieu (vers 11 « Je me présente à toi, nu comme au sortir de ma mère »), est l’expression lyrique d’une subjectivité. Cet extrait met en scène un homme qui fait le bilan de sa vie : « je suis », « j’ai failli », « je pleure », « je suis l’homme qui meurt/Et disparaît… ».

→ Le lyrisme porte le texte de façon émouvante et puissante. Le « je » anaphorique qui le rythme se déploie telle une litanie. La répétition de formules brèves qui structurent l’extrait (« je suis celui qui… » « je suis l’homme qui… ») et la musicalité du texte en vers libre évoquent, en effet, une forme de prière où les invocations sont suivies d’une formule brève récitée ou chantée.

B. Puissance incantatoire de la prière

→ Les marques de la prière jalonnent le texte dans son entier. Ainsi, en plus que de l’énonciation (« je » et « tu »), se développent différents procédés qui relèvent de la prière de demande : « Et je te demande d’avoir pitié de moi » (vers5), « Pleure sur moi » (vers 22 et 28). L’impératif et le réseau lexical du religieux présents dans cet extrait soulignent la dimension mystique et spirituelle de ce monologue.

→ L’extrait est émaillé d’adverbes temporels ou de locutions adverbiales qui marquent le passage de la vie à trépas : « jamais », « depuis », « à l’instant de… », « bientôt ». La temporalité du monologue est également présente dans la tentative de définition que le personnage cherche à faire de sa propre mort. La parole incantatoire de l’homme se fait prière et se fait réflexion sur la condition humaine. En témoigne le futur proche du vers 1 : « Je vais mourir seul » qui est suivi par de nombreuses reprises du verbe être conjugué au présent « je suis », puis du futur « je serai bientôt » qui se referme sur l’affirmation finale qui clôt le texte et annonce la mort : « Je suis l’homme qui meurt ».

Transition :

La puissance évocatrice de la voix de l’homme qui se prépare à mourir passe par des images puissantes qui sont autant de morceaux éparses de la vie.

II. L’humanité entre regrets, désirs et vanité

A. La condition humaine : conquête sublime et insatisfaction fondamentale

→ Le registre épique qui appuie la dimension héroïque du passé d’Alexandre le Grand est présent tout au long du texte. Ainsi, les termes de « bataille », de « conquêtes » et de « victoires » soulignent-ils le passé glorieux d’un homme aventureux. Les évocations du passé sont appuyées par des images exotiques puissantes et poétiques : « le tigre bleu de l’Euphrate », « le Gange lointain », « les trésors de Babylone ».

→ De plus, la conquête est portée par l’élan vital du conquérant comme en témoigne l’utilisation de la conjonction de coordination « mais » dans le passage du texte au futur : « Je serai bientôt (…) dans tes souterrains sans lumière / Mais mon âme, longtemps encore, sera secouée de souffle du cheval ». L’opposition entre les deux adverbes de temps (« bientôt » et « longtemps ») souligne l’opposition entre la mort qui vient et le souvenir glorieux de la conquête.

→ Pourtant, le conquérant se présente aux portes de la mort comme un homme à qui l’essentiel a toujours manqué. C’est l’image violente d’un désir à jamais insatisfait que la voix suppliante donne à entendre ; « homme assoiffé », il se définit comme celui qui « n’a jamais pu se rassasier », « sans jamais parvenir à s’arrêter ». Le portrait de l’humaine condition se dessine ici entre beauté de la conquête, élan vital et désirs à jamais insatisfaits.

B. Vanité de l’homme et regrets

→ A la tentative de définition que l’homme entreprend de lui-même est toujours associée une image négative de sa vie : « Je suis celui/l’homme qui » est associé à une tournure négative (« n’a jamais pu », « ne possède rien », « n’a pas osé » « a arpenté la terre entière/ Sans jamais… »). La présence de la négation souligne la vanité des désirs humains. On note que la définition de l’homme s’opère ici par l’emploi de la subordonnée relative, donnant ainsi plus de résonnance à ce qui manque à cet homme sur le point de mourir.

De plus, l’emploi de l’adverbe « rien » (« ne possède rien », « Il ne reste rien ») insiste fortement sur la vacuité et entre en écho avec le verset biblique de la Genèse « car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière ».
Enfin, l’emploi des formules restrictives « ne possède rien / Qu’un souvenir… » et « n’a fait qu’agoniser » participent également de ce même effet.

→ Les images du conquérant désormais nu face à son destin se multiplient tout au long de l’extrait étudié. L’évocation de la solitude au vers 1 « je vais mourir seul » ainsi que l’anaphore de la préposition « sans » dans la construction en parallélisme des vers 3 et 4 (« Sans épée, ni cheval / Sans ami, ni bataille ») soulignent le total dénuement du guerrier, défait de son identité guerrière « épée », « bataille » comme de celle plus humaine (« cheval », « ami »).

L’universalité de l’expérience de celui qui se prépare à mourir est soulignée ici par l’évocation de la solitude inhérente à la condition humaine. Y participe également la comparaison au vers 21 avec la nudité de l’enfant qui vient au monde : « nu comme au sortir de ma mère ».

Conclusion

Ainsi la prière d’Alexandre le Grand, au seuil de la vie, se déploie et enfle, lyrique et puissante, pour donner à entendre le cri de l’humaine condition. Sur scène, l’évocation d’images lointaines, d’un passé antique, à travers un Moyen-Orient mythique, fait résonner et actualise pour le lecteur/spectateur un personnage assoiffé d’absolu.

Posté dans Lectures analytiques.

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