Lecture analytique du chapitre 3 de Candide, Voltaire, 1759

Dans Candide, Voltaire utilise le conte philosophique pour donner à voir une critique de son temps.

Après avoir été chassé du « paradis terrestre » au chapitre premier, Candide se retrouve dans un monde chaotique où il va aller de déconvenues en déconvenues. Tout concourt à remettre en question la philosophie de l’optimisme de son maître Pangloss. Au chapitre trois, le héros éponyme se retrouve au cœur d’une guerre d’une rare violence qui déchire et décime les populations.

Alors que Voltaire utilise un registre principalement comique au chapitre premier pour servir la critique, le chapitre trois traite d’un sujet plus sérieux pour lequel Voltaire va utiliser les procédés de l’ironie pour créer un décalage, mettant ainsi en lumière des situations d’une grande cruauté.

On peut ainsi se demander comment le philosophe des Lumières fait réfléchir le lecteur en mettant en scène l’intolérable violence et l’absurdité de la guerre dans ce chapitre.

Autres problématiques envisageables :

Quels sont les outils de la dénonciation utilisés par Voltaire dans ce chapitre ?
De quelle façon Voltaire mélange-t-il les registres et à quelles fins ?
Comment Voltaire dénonce-t-il la guerre ?

I. Montrer l’horreur de la guerre par l’ironie : une mise en scène décalée

A. Un spectacle grandiose

Le début du chapitre trois démarre par l’utilisation de l’antiphrase, procédé très efficace de l’ironie. En effet, l’anaphore « si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné » qui donne à voir, par l’utilisation d’adjectifs mélioratifs, une description dithyrambique de la guerre est à interpréter dans le sens contraire.

De plus, la vision, qui est donnée dans cette première partie du chapitre trois, exalte avec emphase l’armée en s’appuyant sur une description quasiment exclusive de la fanfare qui accompagne les armées : « les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours ». A cette énumération s’ajoute cependant le terme « canons » qui replace la description dans un contexte de guerre.

Enfin, l’antithèse formée par le rapprochement d’« harmonie » et d’« enfer » accentue l’ironie et permet de voir, par contraste, l’armée comme ce qu’elle est véritablement, une formation militaire pour faire la guerre.

B. Une armée de pacotille

Pour parfaire la description de l’armée et planter le décor d’une guerre grotesque, l’auteur met en scène les soldats. Pour ce faire, il a recours à la synecdote, figure de rhétorique qui permet de prendre une partie pour le tout. Ainsi, les soldats ne sont plus des hommes mais des canons, des mousquets ou des baïonnettes.

De plus, l’emploi du pluriel rend le nombre de soldats et le nombre de morts non mesurable et donc négligeable, comme en témoigne également l’utilisation des adverbes : « à peu près six mille hommes », « environ neuf à dix mille coquins », « le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes ».

La description de la tuerie est adoucie par l’utilisation d’euphémismes qui permettent un récit divertissant mais également qui marquent une dénonciation plus sérieuse.

C. Critique de la philosophie qui ne réagit pas face à la barbarie

On note, en effet, tout le long de l’extrait des formulations qui relèvent du vocabulaire et des usages philosophiques. Cependant les expressions utilisées sont décalées : « ôta du meilleur des mondes », « la baïonnette fut aussi la raison suffisante ». Le recours au vocabulaire utilisé pour les raisonnements philosophiques met en avant le fait que certains philosophes n’ont aucune prise avec la réalité et qu’ils discutent des « effets et des causes » sans avoir le minimum d’empathie pour leur semblable.

Le personnage de Candide est d’ailleurs la représentation parfaite de cette indifférence que Voltaire dénonce. En utilisant l’humour « Candide, qui tremblait comme un philosophe », Voltaire montre que ses contemporains sont coupables de lâcheté et d’indifférence puisqu’au verbe « trembler », Voltaire associe le verbe « se cacher » : « se cacha du mieux qu’il put » et, plus loin dans le texte, le verbe « s’enfuir ».

Transition

Si Voltaire donne à son personnage Candide un rôle d’observateur passif et impuissant, il n’en reste pas moins que la description faite de la guerre glisse d’une évocation humoristique et presque légère à une dénonciation beaucoup plus explicite, l’expression « boucherie héroïque » qui clôt le paragraphe en atteste, elle permet d’amorcer la satire virulente qui se déploie par la suite dans l’extrait.

II. Dénonciation des guerres sans légitimité

A. L’excuse de Dieu et des lois

Voltaire, dans le chapitre trois, s’attache à dénoncer les vrais responsables des guerres. Outre les philosophes qu’il accuse de trop d’indifférence, il montre du doigt les chefs des armées.

Ces derniers se retranchent derrière leur bon droit : droit divin et loi humaine. En effet, le texte met ironiquement en scène une « boucherie héroïque » durant laquelle « les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp ». Non seulement les armées qui s’affrontent se ressemblent puisqu’elles agissent de la même façon (ce qui rend encore plus absurde le combat) mais elles pratiquent les mêmes rites et se réclament de Dieu. Le « Te Deum » est un chant de louange et d’action de grâce. La référence à des pratiques religieuses en plein champ de bataille insiste sur le paradoxe de la guerre.

Ainsi, Voltaire insiste sur la violence des pratiques de son temps, il met également le doigt sur les lois qui régissent le droit international : « c’était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public ». La barbarie est justifiée : les hommes manipulent la religion et les lois pour justifier leur violence.

B. Les soldats ne sont que des bourreaux

La mise en scène de la guerre passe par l’évocation des exactions des soldats. S’ils sont désignés par un pluriel indéfini dans la première partie du texte, ils sont cependant désignés par le mot évocateur de « coquins » auquel est associée la subordonnée relative « qui en infestaient la surface ». Autrement dit, l’image qui est donnée des soldats est très dépréciative.

L’ironie est amplifiée lorsque le terme « coquin » est remplacé par celui de « héros ». En effet, dans la description qui est faite de la guerre, c’est l’image du massacre et du pillage qui domine : « un village voisin ; il était en cendres », « que les Bulgares avaient brûlés ».

En effet, la barbarie révoltante des soldats est marquée par l’ironie grinçante et cruelle de la description du massacre associée à la locution adverbiale « quelques héros » : « là des filles, éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros »

C. L’absurdité de la guerre de tous contre tous : les victimes

Enfin, c’est un monde de désolation que Candide traverse. L’extrait décrit des paysages dévastés et les victimes gratuites de la barbarie humaine. En effet, outre le champ lexical du corps torturé « tas de morts », « criblés de coups », « égorgées », « mamelles sanglantes », « éventrées », « à demi brûlées », « cervelles (…) répandues », « bras et jambes coupés », ce sont des figures allégoriques de la violence qui sont mises en scène. Les victimes civiles ne sont que des « vieillards », des « femmes », des « enfants », des « filles ».

A ce tableau d’une grande violence s’ajoute l’absurdité de la violence. Après la description minutieuse de la tuerie nous est donné à voir le village ennemi : « Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village : il appartenait à des Bulgares, et les héros abares l’avaient traité de même ». Le même sort est réservé au camp adverse. Dans les noms des deux camps le suffixe « –ard », rimant avec barbare, souligne l’universalité de la cruauté.

Conclusion

Dans le chapitre 3 de Candide, Voltaire mélange les tons ; à l’humour du chapitre premier, il mêle l’ironie et la satire. L’évocation des massacres perpétrés par des armées qui se pensent légitimes met l’accent sur la cruauté et l’absurdité de la guerre.

Candide n’est qu’à ses premières déconvenues. Il va poursuivre ses aventures, ce qui permettra à Voltaire de mettre en lumière et de dénoncer d’autres situations et états de fait scandaleux, comme l’obscurantisme au chapitre six ou l’esclavagisme au chapitre 19.

Le chapitre trois met en lumière un combat mené à plusieurs reprises par le philosophe des Lumières. L’article « Guerre » du Dictionnaire philosophique est en résonance évidente avec cet extrait.

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