Lecture analytique de La Guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux, Acte II, scène 5

la guerre de troie

Jean Giraudoux (1882-1944) dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu met en scène le personnage d’Hector, soldat revenu profondément pacifiste de la guerre.

Dans la scène 5 de l’Acte II, Busirus, spécialiste en droit des peuples, personnage grotesque et caricatural, vient de faire la démonstration que le langage peut tout dire et son contraire. En d’autres termes, les raisons d’un conflit ou d’une paix sauvegardée sont le fruit de discours creux et hypocrites. Au même moment, dans la scène, les portes de la guerre vont se fermer, la paix semble donc maintenue. Hector doit, pour cela, se plier à la tradition qui veut que l’on prononce un discours aux morts aux pieds des portes de la ville. Mais Hector ne fait pas ce discours de bonne grâce : « Un discours aux morts de la guerre, c’est un plaidoyer hypocrite pour les vivants, une demande d’acquittement » dit-il un peu plus haut dans la même scène.

En effet, dans cette tirade, c’est un hymne à la vie que prononce Hector. A ses yeux, la vie est plus précieuse que la gloire. C’est la voix de Jean Giraudoux, dans un texte datant de 1935, qui s’élève. On peut ainsi se demander comment Hector détourne le discours traditionnel des vainqueurs pour mieux critiquer la guerre et donner à entendre un plaidoyer pacifiste.

Autres problématiques envisageables :

Quel est l’enjeu de cette tirade ?
Quels sentiments expriment ici Hector ?
Quels registres sont employés ici et à quelle fin ?
En quoi cet extrait est-il un plaidoyer pour la paix ?

I. Parodie du traditionnel discours aux morts

A. La construction du discours : l’art de l’éloquence

La parodie du traditionnel discours aux morts passe avant tout par sa construction. En effet, cette tirade est très construite.

Elle est interrompue un instant par un échange avec Démokos, notamment, qui s’offusque des propos d’Hector (« Tu insultes les morts, maintenant ? » « Vraiment, tu crois ?). Cela permet de replacer le discours dans le cadre de l’échange théâtral et de l’urgence du moment (la menace grecque est non seulement aux portes de la ville mais aussi dans les rangs des Troyens puisque Démokos incarne le fanatique odieux et ridicule prêt à tout pour déclencher la guerre).

L’interruption est marquée dans le discours d’Hector par la double utilisation qu’il fait de l’apostrophe oratoire « Ô vous qui… »

L’art de l’éloquence qui vient des règles de la rhétorique antique est très présent dans cet extrait (Giraudoux est féru de culture antique). En effet, le discours prononcé par Hector relève du genre démonstratif ou épidictique, discours utilisé en rhétorique pour faire une louange ou pour blâmer. Et c’est effectivement de cela qu’il s’agit ici. On peut voir cinq parties dans le discours d’Hector qui correspondent aux cinq parties définies par les règles de la rhétorique (l’exorde, la narration, l’amplification, la digression, la péroraison).

L’exorde correspond à la première partie du discours ; il s’agit de l’introduction du propos qui sert à établir la communication. Dans le discours d’Hector, il s’agit des apostrophes oratoires qu’il adresse aux morts.

La narration est la seconde partie du discours. Hector expose les faits : il exprime sa honte d’être vivant, d’avoir survécu à la guerre : « C’est ici que j’ai honte ».

L’amplification consiste à exposer les faits en suivant une gradation. Dans le discours d’Hector, on comprend que le sentiment de honte du guerrier face aux morts sur le champ de bataille se déploie. Ce n’est pas seulement la honte d’avoir survécu qui est exprimée ici, c’est le plaisir d’être en vie que revendique Hector : « Nous mangeons. Nous buvons…(…) Nous couchons avec nos femmes…Avec les vôtres aussi… »

La digression permet ensuite à Hector de donner à voir d’autres aspects du rapport aux morts de la guerre. Il met en valeur le fait que la mort ne rend pas pour autant un homme héroïque. En ceci il va clairement à l’encontre de ce qui est attendu de lui en tant que chef de guerre.

Pour finir, la péroraison correspond, dans le discours, au morceau de bravoure finale qui permet l’adhésion de l’auditeur. Ainsi, Hector, dans un vaste mouvement lyrique (nombreuses anaphores), insiste sur le fait que les survivants ne sont pas nécessairement les vainqueurs mais plutôt des déserteurs au regard des morts de la guerre. Et en pacifiste convaincu, le héros troyen termine son discours en soulignant le privilège immense qu’est le simple fait d’être en vie.

B. Registres lyrique et épique au service d’un discours solennel

Pour appuyer son discours aux morts, Hector va avoir recours à différents registres qui mettent l’accent sur la solennité attendue d’un moment comme celui-ci.

C’est en effet à grand renfort d’images lyriques que le chef de guerre prononce son discours. Ainsi, on note le double emploi de l’apostrophe « Ô vous qui… », la présence de la première personne du singulier qui permet la confidence et l’expression des émotions : « J’ai honte », « c’est un général sincère qui vous parle ».

Au registre lyrique est associé le registre épique visible dans le texte grâce au champ lexical de l’héroïsme (« vainqueurs », « cocardes », « général », « braves », « peureux », etc…) et à la gradation présente à la fin du texte (« Aussi, qui que vous soyez, vous absents, vous inexistants, vous oubliés, vous sans occupation,… »).

Transition :

Dans un discours aux morts, traditionnellement, l’orateur s’adresse aux survivants ; ici Hector ouvre un dialogue avec les absents (comme le souligne la modalité interrogative : « Cela vous est bien égal, n’est-ce pas ? »). C’est une façon efficace de faire entendre la réalité cruelle de la situation.

II. Réquisitoire contre la guerre

A. Critiques adressées aux cérémonies militaires par le mélange des tons

Le discours d’Hector est avant tout un réquisitoire contre la guerre. Sa prise de parole est l’occasion d’une critique adressée aux traditionnelles cérémonies militaires et à leur hypocrisie. En effet, Hector mélange la forme respectueuse du discours avec des remarques plus triviales (« Nous couchons avec nos femmes…Avec les vôtres aussi… ») Ce type de remarques ne devrait pas avoir sa place dans un discours officiel.

De plus, le discours d’Hector surprend par sa liberté de parole. En effet, un discours aux morts se doit forcément d’être un discours honorant la mémoire et la valeur des hommes tombés au combat. Or, Hector, sans peur de froisser le politiquement correct, distingue les héros de ceux qui ne le sont pas. S’adressant toujours directement aux morts, il affirme, péremptoire, « vous ne me ferez pas confondre, à la faveur d’une cérémonie, les morts que j’admire avec les morts que je n’admire pas ».

On note également l’utilisation de l’impératif « apprenez que je n’ai pas une tendresse égale, un respect égal pour vous tous » qui marque de façon énergique la critique qu’Hector fait, au mépris de ce qui est attendu.

B. Réalisme cru et empathie du « général sincère »

En effet, si le décalage de ton est perceptible dans l’attitude d’Hector face aux morts à qui il s’adresse, il n’en est pas moins chef de guerre, c’est un « général ». Pourtant, c’est avec une grande simplicité qu’il s’adresse aux morts : « mes pauvres amis ». Ceci souligne à quel point Hector est un homme plein d’humanité et de sensibilité.

Le discours aux morts est en fait l’occasion de dire aux vivants à quel point la guerre est une barbarie ; dans la bouche d’Hector, elle n’a rien de glorieux, elle est réduite à une simple méthode, une vulgaire « recette » : « la guerre me semble la recette la plus sordide et la plus hypocrite pour égaliser les humains ». La répétition du superlatif « la plus » associée à un vocabulaire dépréciatif en atteste.

Transition :

Si Hector est si virulent concernant la guerre et s’il refuse l’hypocrisie des discours creux, c’est qu’il incarne la figure du guerrier revenu du front dont la conviction pacifique n’est plus à faire.

III. Hymne à la vie

A. Importance accordée aux sens (vue, ouïe, toucher, goût)

Par l’évocation des sens de la vue, de l’ouïe, du toucher et du goût, Hector fait de son discours aux morts un véritable hymne à la vie. Le paradoxe qui démarre les deux parties de son discours ( « Ô vous qui ne nous entendez pas, qui ne nous voyez pas (…) qui ne sentez pas, qui ne touchez pas (…) » « écoutez ces paroles, voyez ce cortège (…) respirez cet encens, touchez ces offrandes ») permet de comprendre qu’Hector ne s’adresse pas tant aux morts qu’aux vivants.

Il s’agit en effet très certainement d’une invitation à ressentir en mettant l’accent sur ce que la mort interdit. Ainsi, la construction anaphorique de la fin du texte souligne bel et bien ce que la mort retire, par la répétition de la préposition « sans » : « vous sans occupation, sans repos, sans être ».

B. Bonheurs simples d’être en vie

C’est donc dans les bonheurs simples de la vie qu’Hector puise sa conviction dans le pacifisme. En effet, on note la présence de verbes évoquant les actions quotidiennes et banales mais vitales (« Nous mangeons. Nous buvons… »). De plus, le texte est construit autour de l’image forte du soleil comme en témoigne la répétition : « Nous voyons le soleil. Nous faisons tout ce qui se fait dans le soleil ».

Le discours d’Hector insiste sur le temps qui passe : au « soleil » évoquant le jour répond le cycle du temps avec « le clair de lune ». Son discours insiste sur les sens, les perceptions et les plaisirs simples.

Le discours aux morts d’Hector devient alors un acte de foi en la vie que résume admirablement l’association des deux substantifs qui clôturent le discours : « la chaleur et le ciel »

Conclusion

Hector fait donc un discours, en s’adressant aux morts, qui est une leçon de vie aux vivants. A rebours de ce que l’on attend d’un discours officiel prononcé par un général de l’armée, Giraudoux met en scène un personnage aux élans empathiques et fraternels. En faisant ressentir le ridicule des traditions, le personnage donne à entendre un véritable message pour les spectateurs de l’entre-deux guerres et pour les spectateurs du monde d’aujourd’hui.

En effet, si l’action n’avance pas dans la scène 4 de l’acte II, bien que la tension dramatique s’intensifie, c’est véritablement l’occasion pour Jean Giraudoux d’interroger l’absurdité de toutes les guerres et la supercherie des mots qui les rendent glorieuses.

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