Lecture analytique de « Heureux qui comme Ulysse », Joachim Du Bellay, Les Regrets, 1558

Heureux qui comme Ulysse

Dans le poème Heureux qui comme Ulysse, le poète exprime ses regrets d’être exilé loin de sa terre natale. Ce poème, écrit deux ans avant sa mort, est composé à Paris après quatre années d’exil à Rome où Du Bellay était parti en mission diplomatique.

La forme du sonnet ainsi que les références à de grandes figures tirées des grands textes de l’antiquité (Ulysse et Jason) sont typiques de l’époque et très représentatives de la Pléiade, mouvement auquel Du Bellay appartient.

Ce poème, empli de lyrisme, célèbre l’attachement aux racines tout en utilisant la forme canonique du sonnet, héritage de l’Italie, si vertement critiquée dans ce poème.

Ainsi on peut se demander comment le poète parvient à faire entendre la singularité de son émotion tout en l’inscrivant dans un héritage plus universel.

I. L’expression d’un lyrisme personnel

A. Expression personnelle

Tout d’abord, l’énonciation souligne l’expression personnelle du poète. La présence du « je » au vers 5 et du pronom possessif au vers 7 « mon petit village », « ma pauvre maison » soulignent la quotidienneté de ce lien affectif.

A l’expression personnelle se mêlent d’emblée le regret et la souffrance, marqués au vers 5 par l’interjection « hélas », apposée au vers 5. La répétition de la forme interrogative « reverrai-je » permet d’insister sur l’expression intime des émotions du poète.

B. Évocation des racines simples

Les adjectifs antéposés « petit » (v5) et « pauvre (v7) connotent à la fois l’humilité et la petitesse des lieux évoqués mais ils sont à la fois l’expression d’un lien d’affection entretenu par le poète avec sa région natale.

L’évocation de cette région est d’ailleurs très champêtre avec les occurrences de « fumer la cheminée » (v6) et de « clos » (v7)

C. Le lyrisme de la plainte

Le lyrisme est un registre littéraire caractérisé par l’expression exaltée des sentiments. L’utilisation de la forme interrogative dans la deuxième strophe insiste sur l’exil du poète tout comme l’utilisation de la forme exclamative dans le premier quatrain qui souligne le désir ardent du retour de l’exil.

Transition
Malgré le désir fort du poète d’un retour dans son pays natal, la forme poétique qu’il utilise est celle d’un homme qui a beaucoup vu, beaucoup voyagé et qui est imprégné d’une autre culture.

II. Un poème lyrique qui s’inscrit dans des références antiques et qui puise aux sources canoniques du poème

A. Référence aux auteurs antiques

« Ulysse », héros de la mythologie grecque, figure celui qui endure, au retour de la guerre de Troie, un voyage qui se prolongera des années. « Jason » vivra également de nombreuses et longues péripéties dans sa quête de la Toison d’or. Ces deux références mythologiques sont explicitement celles qui évoquent l’exil.

L’idéal du retour est souligné par le troisième vers : « et puis est retourné, plein d’usage et raison ». L’alexandrin, coupé à l’hémistiche, met ainsi en relief l’idée que la fin de l’exil (« retourné ») est associée à la sagesse « usage », « raison »).

B. Vision de l’exil : le jeu de comparé et des comparant

Les deux tercets sont une succession de comparaisons permettant de montrer l’humble bonheur du pays natal en l’opposant au faste prétentieux de Rome où Du Bellay a passé quatre années. Ainsi on oppose le champ lexical du faste (avec notamment « audacieux » au vers 10 sur lequel on note une diérèse, forme évidente d’insistance) à celui évoquant les humbles origines du poète (« bâti mes aïeux », « ardoise », « mon petit Liré »…).

Les comparaisons sont construites autour de la locution adverbiale « plus que » présente du vers 9 au vers 15. Elles sont également renforcées par l’utilisation de consonnes dentales et occlusives, qui sont des sons durs (« palais », « marbre », « Tibre », « palatin »…) alors que l’évocation de la terre natale passe par des sons plus doux (« Loire », « Liré »… ).

Les images participent également à cette construction en deux univers distincts et opposés. En effet, l’évocation du « marbre » s’oppose à « l’ardoise fine ». Les cours d’eau sont aussi en opposition : d’un côté un fleuve, « le Tibre » et de l’autre une petite rivière « Loire ».

L’auteur, dans le dernier tercet, privilégie son identité « gauloise » au détriment du modèle « latin » (vers 12). Il faut noter que c’est assez peu commun pour un auteur de la Pléiade.

Conclusion

C’est à partir de la forme canonique du sonnet (forme très régulière, coupure à l’hémistiche, rimes) héritée de l’Italie que Du Bellay revendique son appartenance à la terre natale dans le poème « Heureux qui comme Ulysse ».

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