Lecture analytique « Le Curé et le Mort », Fables, Jean de La Fontaine, 1678

Le curé et le mort

Jean de La Fontaine auteur de « Le Curé et Le Mort », publie Les Fables en 1678. Le recueil s’adresse à un public qui fréquente les salons mondains. Aristocrates, hommes ou femmes, « intellectuels » de l’époque, tous sont friands d’une littérature qui sait railler et divertir, qui sait instruire et peut les surprendre par la variété et la finesse du style.

Ainsi La Fontaine pour être publié doit-il plaire à ce public et se plier aux exigences de l’époque. C’est au travers de l’apologue que le fabuliste va développer un véritable art de conter qui charme le lecteur par sa vivacité et sa légèreté.

L’apologue est un récit bref à la structure narrative simple et qui met en jeu des personnages bien typés.
Et s’il a principalement une visée morale, il peut aussi porter des prises de position politique à travers la satire sociale.

Ainsi dans la fable « Le Curé et Le Mort », La Fontaine dresse au travers du portrait ironique d’un curé, une satire sociale dont l’objet est de faire réfléchir sur la condition humaine.

On pourra ainsi s’interroger sur la visée morale de la fable, au travers de la satire sociale.

Autres problématiques envisagées

On pourra ainsi se demander en quoi le récit imagé de l’apologue est au service d’une argumentation indirecte.
Quels sont les registres de cette fable ?
En quoi cet apologue est-il efficace ?
Quelle est la cible de la satire ?

I. Visée morale de la fable / Peinture des défauts humains

A. Le fait divers transformé en fable et la présence du fabuliste

La fable est l’espace d’une peinture des défauts humains. Dans « Le Curé et Le Mort », c’est la cupidité d’un curé grossier et impie qui est mise en avant. La Fontaine s’inspire d’un fait divers relaté par Mme de Sévigné dans une lettre écrite à sa fille en 1672. C’est donc avec légèreté et humour que le fabuliste va transformer la réalité pour en faire un conte plaisant.

En témoignent les premiers vers de la fable, en octosyllabe, construits comme un refrain et qui placent la fable sous le signe de la légèreté. La construction en parallèle des quatre premiers vers, avec les adverbes « tristement » et « gaiement » et la répétition du verbe « s’en allait » présente les deux protagonistes en mettant en avant le comique de la situation bien qu’il s’agisse d’un enterrement.

La présence du fabuliste est marquée par l’utilisation du pronom personnel « notre », « notre défunt », « notre curé » qui souligne la familiarité avec laquelle sont abordées la question de l’enterrement et la désinvolture avec laquelle l’homme d’église est évoqué.

B. Les registres ironique et satirique au service d’un récit imagé

Les registres utilisés dans la fable s’ils ne sont pas virulents n’en sont pas moins mordants. En effet, La Fontaine mêle adroitement l’ironie et la satire. L’antiphrase est très présente dans la fable. Ainsi le cortège funéraire est tantôt « [un] carrosse porté », tantôt « [un] char ». Cela souligne le décalage et donc le comique de la situation.

De plus, le curé est très souvent la cible de la satire. En effet, il est plus d’une fois la source de la moquerie et son attitude est caricaturale. Ainsi est-il comparé à une poule qui couve ses œufs : « Monsieur Jean Chouart couvait des yeux son mort ». L’emploi du possessif fait bien écho à l’attitude du gallinacé.

C. La caricature de l’enterrement

La satire passe également par la caricature de l’enterrement. La Fontaine use du décalage pour créer un effet comique et pour dénoncer des pratiques malhonnêtes. Ainsi le cortège funéraire est-il décrit gaiement avec beaucoup de familiarité. Le mort n’est pas dignement installé dans son cercueil et son suaire, il est « empaqueté ». L’interjection « hélas ! » participe également de cette familiarité et légèreté.

De plus, le rythme des vers en octosyllabe accentue l’impression d’un cortège funéraire très peu sérieux. Le vers 8 « Robe d’hiver, Robe d’été » pour décrire le cercueil s’apparente plus à une comptine qu’à une évocation funèbre.

Transition

La satire passe donc par le décalage qui, créant le comique, permet de transformer la réalité. Mais cette fable propose avant tout une satire sociale en donnant à voir les défauts traditionnellement reprochés au clergé.

II. Satire sociale / Le portrait du curé

A. Cupidité du prêtre

La cupidité du prêtre est centrale dans cette fable. Ainsi, les rimes aux vers 17 et 18 résument à elles seules tout l’enjeu de l’enterrement (« mort » et « trésor ») aux yeux du prêtre.

La prise de parole du prêtre, à deux reprises dans la fable, évoque le rapport à l’argent. Le « que » restrictif du vers 17 « Il ne s’agit que du salaire » souligne l’obnubilation du prêtre pour l’argent.

B. Fausse dévotion

La fausse dévotion du prêtre est également centrale dans cette fable. Là où l’on attend que le prêtre remplisse sa charge avec dévotion et dignité, La Fontaine met en scène une pantomime accélérée. En témoignent les prières prononcées par le prêtre pendant la cérémonie. On note l’énumération des litanies (« dévotes oraisons », « psaumes », « leçons », « versets », « répons ») ainsi que l’anaphore de la conjonction de coordination et l’utilisation de l’adjectif « maintes » qui soulignent le grand nombre, la rapidité et le sabordage de la cérémonie.

De plus, le moment de la prise de parole du prêtre est explicite. Les deux prises de parole s’ouvrent par « Monsieur le Mort » qui marque le faux respect du prêtre cupide. Plus que la description du personnage, cette prise de parole qui permet d’entrer dans les pensées du prêtre parvient à dépeindre la nature profondément hypocrite du personnage.

A l’énumération des vers 12 à 14 sensés mettre en scène la cérémonie de l’enterrement répond une seconde anaphore et une seconde énumération aux vers 22-23. La pensée du curé est transcrite ici. L’anaphore de « tant » et l’énumération (« argent », « cire », « autres menus coûts ») montrent l’hypocrisie du prêtre.

C. Mœurs dépravées

Les pensées du curé sont dévoilées et c’est la grivoiserie du personnage qui est mise en avant. Les défauts traditionnellement reprochés aux curés sont ici énoncés : outre la cupidité et l’hypocrisie du faux dévot, l’appétit pour l’alcool et des références sexuelles sont énoncées. Le curé projette d’acheter du vin et de gagner les faveurs de femmes de sa connaissance.

Toujours sur un ton d’une grande légèreté, le fabuliste fait la liste des vices du curé qui se nomme « Messire Jean Chouart ». L’intertextualité permet de faire le rapprochement avec le Quart Livre (1552) de Rabelais où Jean Chouart désigne l’organe sexuel masculin.

Transition

Le fabuliste, en dressant le portrait à charge d’un curé grivois, s’appuie sur la forme de la fable qui, tout en instruisant son lecteur, sait le séduire par sa forme.

III. La forme plaisante de la fable

A. L’art du conteur

La fable qui se fait l’écho de son temps pour dénoncer et divertir se développe dans une action unique. Le schéma narratif de la fable est simple. La situation initiale est perturbée, s’en suivent les péripéties pour aboutir à un retournement de situation et à un état final.

De plus, La Fontaine écrit une fable hétérométrique en faisant alterner au sein de la même fable des mètres différents. L’octosyllabe souligne la rapidité de l’action et permet de rompre la monotonie. De plus sa forme courte permet des mises en relief, comme notamment la pointe ici au vers 30.

B. La gaieté et la légèreté

Le fabuliste prend soin de caricaturer son personnage. Aux premiers vers de la fable où le mort et le curé « s’en allai[en]t » répond la chute de l’apologue : « tous deux s’en vont de compagnie ». C’est avec humour que La Fontaine conclut l’anecdote qui fait le sujet de « Le Curé et Le Mort ».

La Fontaine maîtrise l’art de la chute qui ici tient en un vers : « Un heurt survient, adieu le char ». C’est dans une forme très condensée que le fabuliste réussit à faire basculer l’action, soulignant par ce fait la fragilité de la vie et la rapidité du passage de vie à trépas. L’emploi du présent de narration qui « survient » dans un texte dominé par l’imparfait participe de cette soudaineté.

Conclusion sur « le curé et le mort »

Si la morale apparaît de façon parfois très explicite dans la fable, elle est ici légèrement dissimulée. On peut supposer que La Fontaine, écrivant pour plaire et divertir Madame de Montespan, la favorite du roi Louis XIV, ne veut pas ici énoncer une morale trop sévère. C’est pourquoi, tout en affirmant que la nature de l’homme est d’espérer faire du profit avec ce qu’il n’a pas, Jean de La Fontaine renvoie à la fable qui précède « Le Curé et Le Mort » dans le livre VII des Fables : « Perrette et le pot au lait » dont la morale peut être résumée de la même façon.

Le fabuliste veut instruire et plaire. Il fonde la poétique de son recueil sur la gaieté. En effet, dans la préface des Fables, La Fontaine écrit « On veut de la gaieté et de la nouveauté ».

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