Lecture analytique de « Le Dormeur du Val » de Rimbaud, Poésie, 1870

le dormeur du val

1870, Rimbaud a seize ans. La guerre franco-prussienne éclate en juillet et fera, en sept mois seulement, 250 000 morts dans les deux armées. Le jeune poète manifeste sa révolte contre la guerre dans différents poèmes regroupés aujourd’hui dans Les Cahiers de Douai dont « Le Dormeur du Val » reste sans doute le poème le plus emblématique.

Construit de façon à surprendre et à choquer le lecteur par l’effet surprenant de la chute, « Le Dormeur du Val » est un poème dont la structure, tout en respectant les règles canoniques de l’écriture du sonnet, présente une grande inventivité qui en fait une des sources majeures des mutations poétiques modernes.

« Le Dormeur du Val » chante la beauté de la nature au sein de laquelle un jeune soldat se repose.

Ainsi, on peut s’interroger sur la manière dont Rimbaud ménage son sujet pour faire de son hymne à la nature un poème fortement engagé contre la barbarie de la guerre.

Autres problématiques envisageables :

Comment l’ironie se construit-elle dans ce poème à travers l’évocation contrastée d’une nature sublime et de la cruauté du monde ?
De quelle façon ce poème se construit-il autour de deux représentations du monde qui s’opposent ?
Quelle est la dimension argumentative du poème ?
De quelle manière ce sonnet dénonce-t-il la guerre ?

I. La nature entre beauté et harmonie

A. Une nature personnifiée

La nature est très présente dans l’ensemble du poème. Dès le premier vers, on note la personnification de la nature avec le verbe « chanter », le participe présent « accrochant » au vers 2 et l’impératif « berce-le » au vers 11. Ainsi la vitalité de la nature est-elle mise en évidence.

D’autre part, la grande vitalité de la nature est soulignée par l’atmosphère joyeuse qui se dégage de la description, comme l’indique l’adverbe « follement » ou les verbes associés aux éléments naturels : « chanter », « luire », « mousser ».

L’apostrophe « Nature » du vers 11 accentue cette impression. Le poète s’adresse à elle comme à une mère. La personnification est d’ailleurs renforcée par la majuscule à « Nature ».

Enfin, l’attribution de caractères humains à la nature avec le mot « haillons » au vers 2 et le groupe nominal « lit vert » souligne la dimension anthropomorphique de la nature.

B. Une nature harmonieuse

Non seulement présentée comme une figure maternelle rassurante, la nature permet d’exprimer la gaieté et la douceur par une isotopie de la couleur et de la lumière. En effet, on note le champ lexical de la couleur (« verdure » (vers 1), « cresson bleu » (vers 6), « lit vert » (vers 8)) et celui de la lumière (« haillons d’argent » (vers 1-2), « luit » (vers 4), « rayons » (vers 4), « nue » (vers 7), « lumière » (vers8), « soleil » (vers 13)) qui entrent en résonance avec la gaieté de cette nature vivante qui semble omniprésente et omnipotente. En témoignent les références aux quatre éléments (l’eau « rivière »(vers 1), la terre « étendu dans l’herbe »(vers 7), l’air « frissonner » (vers 12) et le feu « soleil » (vers 13)) qui insistent sur la toute-puissance de la nature.

La nature est perçue et présentée de façon à mettre en avant la perfection et l’harmonie. Les perceptions sensorielles présentes dans le poème sont d’ailleurs positives. Par la vue, ce sont des couleurs douces (vert et bleu) et la lumière qui sont mises en évidence. Par l’ouïe, c’est le « chant » (vers 1) de la rivière ; par le toucher, c’est la sensation de fraîcheur « le frais cresson bleu » (vers 6).

Transition

Le poème célèbre les beautés de la nature au sein de laquelle un jeune soldat se repose.

II. La nature entre berceau et tombeau

A. Le bien-être du soldat endormi

La perfection de la nature passe par l’impression de bien-être dégagée par le soldat endormi. Le champ lexical du sommeil et de la quiétude est d’ailleurs très important dans le poème : « dort » (vers 7, 9 et 12), « il est étendu » (vers 7), « il fait un somme » (vers10), « berce-le » (vers 11).

L’osmose entre la nature et le soldat est soulignée par la préposition « dans » utilisée quatre fois (vers 6, 8, 9, 13).

Le cadre dans lequel le soldat dort, comparé à un lit ou un berceau par la métaphore et périphrase « lit vert » qui désignent le val, est idyllique. L’oxymore qui associe l’eau et la lumière au vers 8 « la lumière pleut » ainsi que le mélange des sensations de chaleur et de fraîcheur (« le soleil luit » (vers 3-4) / « baignant dans le frais cresson bleu »(vers 6)) insiste sur l’apparent bien-être du soldat.

B. Le sommeil de mort

Cependant, l’antithèse, entre d’un côté, la vivacité et l’intensité de la nature et, de l’autre, la pâleur du soldat présage une fin tragique. L’apparition de la couleur « rouge » au dernier vers, en opposition totale avec les teintes présentes dans le reste du poème, produit un choc et une surprise rendant possible la relecture du poème.

Le corps du soldat n’apparaît pas dans sa globalité mais de façon morcelée : la « bouche », la « tête », la « nuque » dans le second quatrain, les « pieds » et le « sourire » dans le premier tercet et enfin la « poitrine » au vers 13. Ce qui est visible du soldat peut être interprété soit comme relevant de la quiétude, soit comme une indication mortuaire. Ainsi, au vers 5, la « bouche ouverte » peut être comprise comme le signe d’une grande détente ou comme le premier indice de la mort du soldat. « La nuque baignant », au vers 6) peut s’entendre de façon beaucoup plus morbide (on s’attend généralement plus à ce qu’une nuque baigne dans du sang que dans du cresson…).

Le « trou de verdure » au vers 1 annonce « le trou » du cimetière. De plus, les adjectifs associés au soldat soulignent son état : il est « pâle » (v. 8), il est « malade » (v. 10), « il a froid » (v. 11). La forme négative du vers 12 insiste également sur le constat funeste. Peut-être aussi peut-on entendre les mots « livide » derrière « lit vert » et « glas » derrière « glaïeuls ».

Transition

Le poème peint un tableau qui dénonce la cruauté de la guerre en soustrayant un jeune homme à la jouissance d’un monde qui n’évoque que la beauté, le bonheur et la sensualité.

III. La modernité et le génie poétique au service d’une dénonciation

A. Le cadrage du poème

Tout le génie poétique de Rimbaud se lit dans la structure de ce poème. La première strophe présente une vision large du petit val. La deuxième strophe s’attache à peindre le soldat étendu. Le premier tercet fait un gros plan sur les détails des deux extrémités du corps (les pieds et le sourire). Enfin, la dernière strophe développe un très gros plan sur la poitrine et ménage la surprise qui entraîne la relecture du poème.

On note également que le sonnet forme une sorte de boucle, puis qu’au « trou de verdure » du vers 1 répond les « deux trous rouges » du vers 14.

Ce poème est construit autour d’un système de répétition et d’amplification : il n’y a pas d’éléments nouveaux dans les tercets. Les motifs de l’eau, du soleil, du sommeil et de l’immobilité présents dans les deux quatrains sont repris dans les deux tercets. Cela permet d’accentuer la description qui va du général vers le particulier de manière de plus en plus précise.

B. Le refus de l’harmonie traditionnelle

L’écriture du sonnet n’empêche pas Rimbaud de produire un poème d’une grande modernité. En effet, la présence de nombreux enjambements en atteste, aux vers 1-2, aux vers 2-3, aux vers 9-10 et aux vers 13-14. Cette forte présence des enjambements souligne le refus de l’harmonie traditionnelle et le souci de créer une poésie nouvelle, apte à épouser le message qu’elle délivre par sa forme et par son rythme.

Car, c’est bien la présence de la mort qui est perceptible dans la construction du poème : le manque de fluidité semble indiquer que quelque chose ne va pas dans cette harmonie parfaite de la nature et en effet, on apprend au vers 14 que le soldat assoupi n’est en fait qu’un cadavre.

Conclusion

Le poème est d’autant plus cruel qu’il évoque la mort d’un homme jeune dans une nature magnifique et pleine de vie. Rimbaud met donc sa plume au service d’une dénonciation efficace grâce à la chute qui insiste sur la cruauté de cette mort scandaleuse : le monde est d’une beauté qui appelle à en jouir pleinement, chaque brin d’herbe est une invitation à ressentir et à goûter pleinement à la beauté du monde. Pourtant, la beauté du monde est un tombeau.

Rimbaud par la force de son évocation et de son génie poétique laisse entrapercevoir une nature, un monde qui ne semble pas s’émouvoir de la mort d’un de ses enfants.

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