Lecture analytique de Lorenzaccio, Musset, Acte IV, scène 11, 1834

Lorenzaccio

Lorenzaccio d’Alfred de Musset est un drame qui concentre l’essentiel des caractéristiques du héros romantique.

C’est une pièce qui traite à la fois d’intrigues politiques et de destin individuel.

De plus, en mélangeant les registres, le drame romantique se construit sur une réelle liberté de forme.

En ceci, l’extrait étudié, l’assassinat d’Alexandre de Médicis par le héros éponyme, interroge le lien problématique d’une œuvre théâtrale dans son rapport à la scène.

En effet, sur scène, Lorenzo exécute le tyrannicide qu’il préparait : la mort est représentée sur les planches du théâtre.

De quelle façon est traité le meurtre dans cette scène ?

Autre problématique envisagée :

Quel est l’enjeu dramatique de cette scène ?

I. Le meurtre du tyran
A. La préparation du meurtre

Alors que le duc ne se doute de rien et pérore, Lorenzo prépare le meurtre en faisant deux mensonges coup sur coup : le baudrier et les chevaux de poste.

Lorenzo est déterminé et son état d’esprit semble ici impénétrable, en témoignent les phrases courtes et factuelles qu’il prononce : « je roule votre baudrier », « je la mets sous votre chevet », « pour aller voir mon frère ».

B. La grossièreté du duc

A deux doigts de la mort, le duc ne pense qu’à sa stratégie de séduction, qui montre un personnage d’une grande bassesse (« ce sera peut-être cavalier, mais ce sera commode »).

Ainsi, les remarques grossières du personnage paraissent d’autant plus grotesques. Le duc prévoit de dormir pour mieux arriver à ses fins. C’est un personnage vil qui ne semble rien respecter, ni l’Eglise (« j’ai soupé comme trois moines ») ni les femmes (il s’apprête à séduire une femme pour qui il ne montre aucun respect : « je n’aime pas les bavardes, et il m’est revenu que la Catherine était une belle parleuse. Pour éviter la conversation, je vais me mettre au lit. »).

C. La brièveté de l’assassinat et son caractère ambigu

Le meurtre du duc se passe donc sur scène, au mépris de toutes les convenances théâtrales et cela apporte à la dramaturgie un sens nouveau. En effet, le meurtre est d’une grande rapidité, il est signifié par la présence de deux didascalies « il le frappe » et s’intercale dans le dialogue, suivi immédiatement par l’arrivée d’une tierce personne.

LORENZO : Dormez-vous, seigneur ? (Il le frappe)
LE DUC : C’est toi, Renzo ?
LORENZO : Seigneur, n’en doutez pas (Il le frappe de nouveau, entre Scoronconcolo)
SCORONCONCOLO : Est-ce fait ?

Au moment du meurtre, Lorenzo prononce son nom pour que le duc ne puisse douter de l’identité de l’assassin. La relation entre Lorenzo et le duc semble en effet complexe et ambigüe. On note une certaine familiarité du duc à l’égard de Lorenzo. Il s’adresse à lui en le qualifiant de « mignon », le tutoie, le surnomme « Renzo » ; on peut sans doute y voir une tentative de domination d’Alexandre de Médicis sur son cousin.

La relation entre les deux hommes est, dans l’assassinat, comparable à une noce. Lorenzo évoque en effet « cette bague sanglante, inestimable diamant », qui souligne l’ambiguïté du lien.

II. Le paradoxe du héros romantique : la félicité du meurtrier
A. Les différents registres

Musset prend ses distances vis-à-vis des conventions dramatiques en mêlant différents registres.
Au tragique de l’aveuglement du duc qui meurt en feignant de dormir, se superpose le registre comique. En effet, s’il ignore qu’il va mourir, le spectateur sait que le duc est menacé. L’attitude grossière du duc prête à rire, comme certaines de ces remarques, notamment, « tout au fait digne d’un Français » pour désigner les séducteurs qui prennent le temps de dialoguer avec les femmes qu’ils séduisent.

Dans cette scène Lorenzo s’exprime avec un lyrisme qui contraste avec la brutalité des faits décrits. Cette scène met à distance les exigences classiques de bienséance qui supposent le refus de la représentation sur scène de la mort, de la violence ou du désir.

Ainsi les émotions bonnes et mauvaises semblent se confondre au moment du meurtre du duc. Scoronconcolo constate cet étrange association du lyrique et du tragique : « son âme se dilate singulièrement ».

B. L’extase lyrique

Le meurtre du duc produit chez Lorenzo une sorte d’extase lyrique, une euphorie qui s’énonce par différents procédés. Ainsi la présence des « ô » lyriques (« Ô nature magnifique ! ô éternel repos !) et de l’interjection « Ah ! Dieu de bonté » traduisent l’épanouissement du meurtrier.

Le bonheur ressenti par Lorenzo est appuyé par la modalité exclamative, on compte dix phrases exclamatives dans le passage qui succède directement au meurtre.

De plus, le champ lexical des sens (toucher « doux », odorat « embaumé » et vue « la nuit est belle ») exprime le bien-être de Lorenzo. Cette extase des sens est également marquée par la présence d’adjectifs exclusivement mélioratifs (« pur », « belle », « doux et embaumé », « magnifique », etc.).

L’extase est associée à l’évocation de la nature merveilleuse et vivifiante. Le crime de Lorenzo semble lui redonner vie : « Respire, respire »

Conclusion

Le meurtre prend une place contradictoire dans la scène. En effet, il est central mais presque négligé par la rapidité de son exécution.

Alfred de Musset dans Lorenzaccio souhaite faire de son drame une pièce qui repousse les limites des règles du théâtre classique (en faisant en sorte que le meurtre ait lieu sur scène) mais il nous donne également à voir un héros romantique dans toute sa complexité et son ambivalence : il s’agit d’un héros meurtrier, il s’agit d’un homme qui, au moment du crime, ressent une joie immense. Lorenzo pense avoir, en tuant le tyran qu’était le duc, sauvé l’humanité.

Cependant sa joie est teintée d’une ambiguïté inhérente à la condition du héros romantique soulignée par l’oxymore « cœur navré de joie ».

Je vous recommande de faire un tour sur le site de l’INA où un court document d’archive présente un extrait de Lorenzaccio mis en scène par Jean-Pierre Vincent lors du Festival d’Avignon de 2000.

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